2000-01-01 IHEP • Texte fondateur

Document du samedi 1er septembre 2012
Article mis à jour le 15 avril 2015
par  René Major , IHEP , wm

Préambule

L’Institut des Hautes Études en Psychanalyse s’inscrit dans la suite du souci formulé par Freud dans La question de l’analyse laïque de voir la psychanalyse, en tant que discipline, se doter des moyens de formation intellectuelle les plus appropriés en incluant l’étude des différentes sciences de la nature, des arts, des humanités et des systèmes de pensée qui concourent à la connaissance de la psyché. Il a pour ambition de donner son plein statut à la psychanalyse en la dégageant des aléas de tous ordres qui l’assimilent à d’autres pratiques ou rendent ses enseignements dépendants de la portion congrue qui leur est consentie en divers lieux académiques.

Le retard pris dans l’actualisation et la mise en œuvre du projet freudien se fait d’autant sentir que, face aux pressions sociales et politiques qui s’exercent dans divers pays visant un encadrement ou une réglementation des diverses formes de psychothérapie, les psychanalystes dans leur ensemble ont particulièrement saisi l’urgence de faire valoir aux pouvoirs publics, qui auraient eu tendance à assimiler leur pratique à l’une de ces psychothérapies, la spécificité irréductible de la psychanalyse comme étude des processus psychiques inconscients qui se manifestent aussi bien dans le champ culturel, politique, social, et dans les sciences du vivant en général, qu’à travers leur inscription singulière dans l’histoire individuelle qui peut donner lieu à une clinique psychanalytique comportant des effets thérapeutiques. La question qui se pose aux pouvoirs de l’État est de reconnaître une formation qui relève à la fois de la fonction publique — de la formation académique comportant un niveau de connaissances et de culture qui lui sont spécifiques — et d’institutions privées qui sont seules en mesure de définir les critères de cette reconnaissance qui impliquent d’avoir poursuivi une analyse à titre personnel — ce qui échappe à tout contrôle étatique —, d’avoir pratiqué des analyses de contrôle, participé à des séminaires et à des travaux témoignant d’une compétence. Les psychanalystes ainsi qualifiés peuvent avoir appartenu ou continuer d’appartenir à une association psychanalytique reconnue. D’autres satisfont aux mêmes critères rigoureux sans appartenir à une Société d’analystes ou en participant aux activités de diverses associations.

L’Institut ne vise pas à créer une nouvelle association psychanalytique. Il entend, au contraire, faire participer chacune des associations existantes ou à venir à un projet commun qui soit d’assurer la spécificité, l’autonomie et l’indépendance de la psychanalyse dans son rapport aux autres champs de la connaissance et de lui donner la place, pleine et entière, qui lui revient aujourd’hui dans le champ culturel. Les associations psychanalytiques, qui assurent la transmission de l’expérience analytique, sont tout autant parties prenantes dans la reconnaissance que la discipline, comme telle, mérite d’avoir dans le champ social, au même titre que d’autres disciplines plus anciennes. En ce sens, l’Institut est complémentaire de l’Université ou supplémentaire, post-universitaire. Il est aussi complémentaire de l’enseignement dispensé dans chacune des associations psychanalytiques. Celles-ci offrent en effet à leurs membres la possibilité de poursuivre une recherche au sein d’un groupe qui partage souvent les mêmes références théoriques, le même idiome au sein de la langue psychanalytique. L’Institut devra pour sa part refléter une image plurielle de la psychanalyse dans la diversité de ses composantes et favoriser dans la transversalité la confrontation de ses différents discours.

La pluridisciplinarité inhérente à ce projet implique que s’associent aux psychanalystes des chercheurs des autres disciplines qui entretiennent un rapport avec ce que la psychanalyse a inauguré comme révolution en prenant en compte la dimension de l’inconscient qui informe toute activité de pensée et de création.

Les pages qui suivent indiquent les objectifs et le principe régulateur de cet Institut, son organisation en intersections et les modalités de son fonctionnement.

I. — Objectifs et principe régulateur

Le projet d’une fondation nouvelle pour la pratique, la pensée et la recherche qui se sont développées depuis un siècle au nom de la psychanalyse est né de la prise en considération de trois constats dont la lecture s’impose aujourd’hui :

1. — Nombreux sont les domaines de recherche qui comptent désormais avec ce que l’étude de la vie psychique inconsciente a pu apporter comme contribution au savoir, que ce soit en histoire, en sociologie, en anthropologie, en linguistique, en philosophie et en littérature, mais aussi pour les sciences du vivant, pour le droit, l’éthique et le politique. Une transformation à venir du droit, de l’éthique et du politique, si cruciale pour tant de questions nouvelles qui se posent à la société actuelle, implique la prise en compte du savoir psychanalytique. Réciproquement, la pensée psychanalytique doit pouvoir se mesurer aux nouveaux défis que posent aussi bien les nouvelles symptomatologies individuelles ou sociales que les nouvelles formes de fanatisme religieux, de violence et de cruauté, ou de domination économique et politique.

2. — Au regard des questions pressantes qui se posent à la psychanalyse concernant à la fois sa laïcité et les multiples champs de son extension qui la questionnent en retour, il est urgent de penser et de réaliser, en vue de la formation académique des futurs psychanalystes, ce que Freud appelait de ses vœux dès 1927 sous le nom de Psychoanalytische Hochschulen. Ces « Écoles supérieures » ou « Hautes Écoles » psychanalytiques devraient avoir des programmes d’enseignement et de recherche qui associent à la transmission du savoir psychanalytique, lui-même remis en cause par l’expérience de l’analyse, des connaissances des sciences de la vie, de la philosophie, de la linguistique, de la philologie, de la littérature, de la sociologie, de l’anthropologie, de la mythologie, de l’histoire de l’art, des religions et des civilisations. Constamment tenue informée de ces disciplines et de leur évolution, la psychanalyse se tient avec elles dans un rapport de questionnement réciproque.

3. — Bien que depuis une trentaine d’années la psychanalyse ait pris rang à l’université, sous des formes diverses dans différents pays, elle n’a pas acquis la place qui lui revient véritablement. Sans compter que des disciplines diverses, sous le couvert de conceptions plus positivistes, tentent d’affadir, sinon d’abolir, l’essentiel de la dimension originale et spécifique que la psychanalyse instaure dans le champ du savoir. Les hautes institutions, telles que le Collège de France ou l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, n’ont, pour leur part, pas encore reconnu la psychanalyse comme une discipline devant figurer, en tant que telle, dans leurs programmes. Seul le Collège international de philosophie créé en 1983 a pu le faire, progressivement, en lui consacrant l’une de ses intersections.

Après un siècle d’existence et dès lors que la psychanalyse a fait preuve de la fécondité de sa méthode et des recherches qu’elle poursuit dans la compréhension des processus psychiques inconscients — que ce soit dans la pratique spécifique qu’elle assure ou dans la réflexion qu’elle apporte aux nécessaires transformations à venir de l’éthique, du droit et du politique — il est légitime qu’elle puisse disposer d’un lieu de recherche et d’enseignement qui lui soit propre et où puisse s’exercer pleinement le questionnement qu’elle soutient dans son rapport aux autres sciences humaines. Un tel lieu sera propice à la fois : 1. — à la plus exigeante formation intellectuelle des psychanalystes telle que Freud en posait la nécessité, 2. — à la recherche pluridisciplinaire qui prend en compte les avancées irréductibles de la psychanalyse, 3. — à l’exercice de l’interrogation la plus aiguë sur les problèmes actuels de la société qui engagent la responsabilité citoyenne.

L’Institut des Hautes Études en psychanalyse devra pouvoir s’assurer la collaboration des Écoles de psychanalyse existantes et la participation de ceux qui enseignent dans les universités ou dans les autres institutions qui se sont formées en marge de l’université. Toutefois, cette nouvelle institution doit acquérir un statut qui, tout en étant celui d’un établissement ayant la capacité de recevoir des subventions privées ou collectives, assure son indépendance aussi bien par rapport aux pouvoirs publics que vis-à-vis de toute autre collectivité, de sorte qu’elle puisse maintenir l’exigence qui sera la sienne d’interroger et d’analyser ce qui arrive aujourd’hui à l’État, aux structures de pouvoir, aux sociétés, aux institutions quelles qu’elles soient. Cette exigence devra exercer la même vigilance sur les propres structures de cet Institut des Hautes Études en Psychanalyse.

Le nom retenu pour cet établissement, parmi d’autres envisagés comme « École supérieure de psychanalyse » ou « Faculté de psychanalyse » veut éviter toute confusion qui pourrait être faite soit avec les écoles ou sociétés de psychanalyse soit avec l’université. Les écoles ou sociétés de psychanalyse sont des institutions privées qui assurent la formation des analystes, selon leurs critères propres, et qu’aucun organisme public ne peut assumer. Elles jouent un rôle indispensable même si aujourd’hui le trajet de chaque formation est plus complexe qu’il n’était autrefois, que nombre d’analystes ont connu et fréquenté des écoles différentes et, tout en ayant acquis une formation rigoureuse, ne sont pas forcément inscrits à l’une ou à l’autre. Les membres, que ces écoles ou sociétés reconnaissent, trouvent l’occasion de confronter leur expérience et de développer une élaboration théorique et un enseignement qui ont pleinement leur raison d’être. L’université, quant à elle, a pu faire place à quelques départements de psychanalyse, souvent marqués par une école exclusive de pensée. Ces départements connaissent aujourd’hui, malgré les qualités et la compétence de ceux qui y dispensent leur enseignement, des difficultés qui sont inhérentes au contexte dans lequel ils se trouvent. Il s’agit donc, pour l’Institut, de tout autre chose qui corresponde enfin, à ce qui était jugé comme le plus pertinent par Freud lui-même pour la formation académique des psychanalystes et aujourd’hui pour la contribution réciproque de la pensée psychanalytique et de celle des disciplines affines à la compréhension du malaise dans le champ de la culture, du social et du politique.

On comprendra dès lors que le statut de cet Institut soit moins aisément saisissable que celui des institutions privées ou publiques dont il vient d’être question. Il ne peut qu’être mi-privé mi-public. Il doit pouvoir se démarquer des rapports classiques entre l’État et la société civile pour pouvoir interroger de façon critique ces rapports, tout comme ceux du public et du privé qui nécessitent de nouvelles définitions. Que l’État doive imposer des normes à la recherche et à l’enseignement dans les lieux qui relèvent directement de son autorité ne fait aucun doute, tout comme doit être préservé l’espace privé qui est réservé à la pratique de la psychanalyse. Mais la possibilité de conserver une fonction critique et de ne pas limiter la fécondité de ses recherches doit donner aux Hautes Études une liberté à l’égard de tout partenaire public ou privé. Cette liberté comporte comme corollaire la nécessité pour l’Institut de rendre compte de ses travaux et de les soumettre à la critique. Ce qui n’ira pas sans l’instauration de nouveaux protocoles d’évaluation du travail d’un tel Institut. Le genre nouveau d’une telle institution pose en principe qu’un État démocratique puisse avoir des devoirs à l’égard d’un espace de pensée et de questionnement gardant une telle liberté qui est la condition même de l’existence de la psychanalyse. On pourrait s’étonner de cette exigence de la psychanalyse si on ne concevait pas que l’idée même d’un État démocratique doive être assortie de la garantie de la liberté de l’opinion et de la presse sans que l’État puisse en contrôler les effets critiques. Ce n’est pas seulement le devoir, c’est aussi l’intérêt de l’État de favoriser un espace de pensée et de recherche où la psychanalyse se propose de confronter ses avancées à celles de la philosophie et des sciences, d’interroger les usages et les conséquences de ces sciences et des nouvelles techniques qu’elles mettent en œuvre, des programmes socio-économiques qui les accompagnent, des problèmes éthico-juridiques qu’ils soulèvent aussi bien que de questionner sans relâche sa propre démarche, les protocoles dont sont faits sa pratique et son évolution, les institutions qui veillent à la transmission de sa méthode et le rapport de non-rapport à l’État qu’elle entend préserver. L’inconditionnalité de cette interrogation doit pouvoir être indépendante de toute conjoncture politique. Elle entraîne en retour sa propre évaluation selon les critères les plus exigeants. Un État démocratique ne peut que se flatter d’abriter un espace d’une telle liberté exigeante qui ne peut que favoriser le rayonnement de la culture qu’il dispense.

La vocation spécifique de l’Institut est l’étude des processus psychiques inconscients tels qu’ils impriment leurs déterminations sur la vie individuelle, sociale et politique, et tels qu’ils nous sont aussi connus par l’étude de l’histoire, de la littérature, des religions et des peuples.

L’inconscient entretient un rapport privilégié à la langue par laquelle ses effets se manifestent. S’il a d’abord été déchiffré, avec les lois qui le gouvernent, dans la langue de son fondateur, Sigmund Freud, dans le creuset culturel si fécond de la Vienne du début du vingtième siècle, les recherches et travaux, auxquels cette découverte révolutionnaire a donné lieu, se sont ensuite développés dans les pays de langue anglaise, en raison notamment de l’exil de Melanie Klein et de Anna Freud. Mais la psychanalyse a incontestablement connu un essor et un renouveau tout particuliers grâce à l’enseignement de Jacques Lacan en France. Si bien qu’aujourd’hui, dans de nombreux pays, la pensée psychanalytique et les recherches auxquelles elle ouvre dans plusieurs domaines s’accompagnent d’une réaffirmation de la place et du rôle de la pensée française. Cette conjoncture explique, partiellement tout au moins, que l’initiative de la création de cet Institut ait pris naissance à Paris où se sont tenus en l’an 2000 les États Généraux de la psychanalyse au cours desquels se sont retrouvés des représentants de 33 pays auxquels se sont associés des penseurs venus d’autres disciplines. La vocation de l’Institut est d’ailleurs d’emblée internationale, cosmopolite et transdiciplinaire.

Son initiative devrait intéresser au premier titre la nouvelle communauté européenne, la façon dont elle doit penser et dépasser les déterminations qui conditionnent ou hypothèquent son avenir. C’est pourquoi l’Institut s’est doté dès le départ de délégués européens.

II. — Organisation

L’Institut des Hautes Études en psychanalyse sera organisé, en fonction des objectifs établis, en plusieurs intersections :

1. — psychanalyse / psychanalyse

Cette section se préoccupera des questions intrinsèques à la psychanalyse : à la clinique et à son évolution, aux apports de Freud, Lacan, Klein, Winnicott, Bion, à ceux de l’école hongroise (Ferenczi), des écoles américaines (Ego Psychology, Self Psychology, culturalisme, etc.), aux divers courants latino-américains et européens, aux nouveaux développements en Europe de l’Est, en Afrique et en Asie, aux travaux contemporains ; aux questions liées à la formation des psychanalystes, aux processus de validation de cette formation ou de légitimation (concept dont les présuppositions et les limites exigent le questionnement analytique) et à la reconnaissance que peuvent donner les écoles ou instituts psychanalytiques ; aux problèmes que pose l’institution analytique comme telle ou la non-institutionnalisation de la psychanalyse. Étant donnés les travaux encore dispersés qui peuvent permettre une véritable confrontation des savoirs acquis dans les différentes écoles, l’Institut devrait être un « carrefour » de circulation de ces savoirs, un lieu aussi d’archivation (directement — ou indirectement par sa mise en rapport avec les sociétés d’histoire existantes) qui favorise les études sur l’histoire de la psychanalyse.

2. — psychanalyse / médecine, psychiatrie

Outre les connaissances de base en médecine et en psychiatrie qui doivent faire l’objet d’un enseignement pour les analystes non-médecins, il importera de questionner le concept même de santé, physique ou mentale, les notions aux limites incertaines de « normal » et de « pathologique ». On examinera en quoi la clinique psychanalytique se distingue de la clinique médicale, de la clinique psychiatrique et de la psychologie clinique, quels rapports la psychanalyse a entretenus avec elles dans le passé et quels peuvent être leurs rapports aujourd’hui. On sera aussi attentifs à ce que la réflexion psychanalytique peut apporter à toute sorte de problèmes qui se posent actuellement et se poseront à l’avenir au sujet des prothèses et greffes d’organes, des manipulations génétiques, du clonage humain. Cette intersection sera, à cet égard, en rapport avec celles qui concernent la biologie, la sociologie et le droit.

3. — psychanalyse / biologie, sciences du vivant

La représentation freudienne de l’acte psychique, comme facteur dynamique de transformation, se situe aux deux extrémités d’un processus dans lequel la structure physico-chimique des substrats biologiques se trouve intercalée comme solution aléatoire trouvée par l’auto-organisation du vivant. La « dépendance concomitante » des événements psychiques et physiologiques ne permettant pas d’inférer « une relation de cause à effet », la psychanalyse est restée préoccupée par les impasses théoriques auxquelles sont confrontées les conceptions purement neuro-psychologiques de l’activité psychique. Malgré les progrès accomplis dans les sciences neuro-biologiques, on ne peut considérer que ce hiatus dans la compréhension des phénomènes psychiques et leur substrat neuro-physiologique ait été comblé. Il existe aujourd’hui de nombreux chercheurs dans le champ des sciences du vivant qui tentent de tenir compte, dans leur pratique, de la valeur métaphorique du langage utilisé en biologie et qui n’éprouvent aucune réticence à mettre en question l’idée partagée par leurs pairs suivant laquelle le sujet se résumerait à une « suture » dépendant exclusivement de son substrat biologique et génétique. Si l’expérience de la psychanalyse permet de retrouver la trace menant de la métaphore au concept, à l’inverse se dessine la voie par laquelle la métaphore utilise le concept pour donner du sens au monde.

4. — psychanalyse / philosophie

Depuis Freud, Jacques Lacan n’a pas manqué de multiplier les explications de la psychanalyse avec la philosophie ; avec tous les courants de l’histoire de la pensée philosophique mais aussi avec ses contemporains, soit explicitement soit aussi implicitement.
Dans quelle mesure la conceptualité analytique reste-t-elle encore tributaire de l’histoire de la métaphysique ou s’en émancipe-t-elle ? Certains courants de la philosophie contemporaine continuent de nourrir la réflexion psychanalytique, même si certains de ses auteurs ont paru rester éloignés de la pensée de Freud. D’autres philosophes ont pris la mesure des avancées de la psychanalyse et la questionnent en retour en lui apportant une contribution majeure, fût-ce en interrogeant parfois ses limites — sur sa doctrine de la vérité, son idéalisation de la lettre, ses mythes de l’origine — ou en la poussant dans ses retranchements — dans sa réflexion sur la violence sociale, la cruauté, le droit, la justice, ou encore sur ses propres institutions.

5. — psychanalyse / philologie - linguistique

L’étude formelle et critique des textes qui nous ont été transmis joue un rôle fondamental en psychanalyse. Qu’en est-il aujourd’hui du paradigme de recherche qui avait pris le nom de « structuralisme » en trouvant ses fondements dans le Cours de linguistique générale de Saussure ? Le programme qui s’était ouvert avec ambition dans le champ des sciences humaines, en couvrant aussi bien l’étude des mythes, des systèmes de parenté, des échanges symboliques que les anciennes catégories de la psychopathologie, a marqué diversement les travaux de Lévi-Strauss, Dumézil, Barthes, Benveniste et Jakobson jusqu’à ceux de Lacan dans le champ de la psychanalyse. Un retour à Saussure, via des inédits récemment parus, met en évidence les aspects épistémologiques de la réflexion saussurienne et la force (inconsciente) qui chez le sujet parlant produit le discours dans un certain rapport au système de la langue.

6. — psychanalyse / esthétique, étude des textes littéraires

En leur reconnaissant une antériorité dans la connaissance de la réalité psychique, la psychanalyse a constamment pris appui dans la littérature et dans l’art pour étayer ses découvertes — de Sophocle à Shakespeare, en passant par Goethe, Léonard de Vinci, Edgar Poe, Proust, Joyce, etc. La critique littéraire et la critique d’art trouvent aujourd’hui à leur tour dans les avancées de la psychanalyse une nouvelle source de réflexion. L’écriture de nombreux essais contemporains en porte fortement la trace. Dans quelle mesure, par exemple, le rapport esthétique à l’objet repose-t-il sur une nostalgie ou une mélancolie liées à la perte ? La pensée de la traduction qui intéresse la psychanalyse s’est aussi enrichie de travaux importants qui vont de Walter Benjamin à Antoine Berman.

7. — psychanalyse / science politique, droit

S’il s’agit de savoir aujourd’hui ce que la psychanalyse fait au politique, depuis « la psychologie des masses » de Freud jusqu’à l’analyse des pulsions de pouvoir et de souveraineté, il faudra interroger comment l’histoire, entendue au sens d’une pensée du politique, aura rendu possible l’avènement de la psychanalyse, c’est-à-dire d’un rapport à l’autre comme semblable et tout autre, de son droit à la parole et de l’hospitalité qui lui est réservée hors toute stratégie d’emprise ou de domination. Il s’agira de penser aujourd’hui « la démocratie en devenir » à laquelle la psychanalyse est associée et pour examiner les notions d’autorité et les relations de pouvoir. La psychanalyse doit aussi prendre en considération l’histoire du droit et penser la place ou la référence qu’elle est amenée à occuper dans les évolutions en cours qui concernent les droits de l’homme, les crimes contre l’humanité et la cruauté toujours à l’œuvre, individuellement et collectivement, au sujet de laquelle Freud pensait devoir en appeler à « la dictature de la raison ».

8. — psychanalyse / sociologie

On peut considérer que Marx est le véritable père de la sociologie moderne dont Durkheim et Weber seront les interlocuteurs, chacun à sa façon. Un certain retour à la pensée de Marx ne s’avère-t-il pas indispensable face aux effets de marché d’une économie libérale et de la conception de l’homme qui est en cause ?
L’évolution de la sociologie contemporaine prend en compte les nouvelles formes que revêtent les passions politiques et une nécessaire réinvention du social ou de la « communauté » mais aussi la question des violences (à l’école et dans les banlieues), les problèmes liés à la famille actuelle (procréation assistée ou adoption, couples homosexuels) qui intéressent la pratique et la théorie psychanalytiques.

9. — psychanalyse / anthropologie

Le débat qui concerne les liens de la psychanalyse avec l’anthropologie — impliquant les rapports de parenté, l’organisation de la famille dans ses diverses compositions, anciennes et contemporaines, les problèmes relatifs au culturalisme et à l’universalisme — fut amorcé dès le temps de Freud avec Malinowski, Roheim, Devereux etc. Il se poursuit aujourd’hui avec les questions d’identité ethnique et les pratiques sexuelles et sociales qui leur sont associées.
On sait, par ailleurs, que Lacan fut un lecteur attentif des pères de la sociologie française, de l’anthropologie moderne et comment cette lecture aura marqué, pour un temps, une préséance du symbolique dans les structures de la famille et la prévalence du signifiant sur le signifié dans leur rapport d’inadéquation.

10. — psychanalyse / histoire

On n’a jamais autant parlé des trois religions monothéistes : juive, chrétienne et musulmane. À l’histoire des deux premières, Freud consacra l’essentiel de son imposant travail L’homme Moïse et la religion monothéiste. Les multiples lectures qui en ont été faites n’en épuisent pas la fécondité. Elles méritent d’être reprises à la lumière de l’actualité comme elles pouvaient l’être à l’époque de la montée en Europe du national-socialisme. Peu de référence, toutefois, est faite à l’islam dans le travail de Freud. Des travaux s’y emploient aujourd’hui.
La lecture de Malaise dans la civilisation garde encore, aussi, toute sa portée. Mais comment pouvons-nous cerner les nouveaux contours du malaise qui s’exprime de façon violente dans diverses civilisations à l’heure où ce qu’on appelle « la globalisation » ou « la mondialisation » pose tant de questions ?
L’histoire des révolutions (politique, sociale, sexuelle), à laquelle sont liées la révolution psychanalytique et la condition des femmes dans nos sociétés, mérite une attention particulière, tout comme l’histoire même de la psychanalyse — dans le contexte socio-politique de son insertion géographique, le développement de ses concepts et leur reprise par les études historiques qui s’y rattachent — telle que cette histoire n’existe nulle part ailleurs qu’en France.
Au carrefour de l’anthropologie, de l’histoire des religions et de l’Antiquité prennent place les traditions d’étude des mythes — si fondamentale pour la psychanalyse. Cette étude se rattache tantôt à l’histoire même des religions et des langues, tantôt aux travaux hellénistiques à proprement parler ou à la psychologie historique à travers laquelle apparaissent les conditions d’émergence des innovations sociales et mentales de même que les formations imaginaires qui infiltrent la rationalité.

On aura donné ici pour ces intersections certaines directions de travail. Elles ne sont nullement limitatives et pourront être complétées par d’autres propositions qui feront l’objet des directions de projets.

Chacune des intersections aura cinq directeurs chargés de coordonner l’enseignement et la recherche au sein de son unité, de prévoir la tenue de séminaires et de colloques, de faire un bilan critique annuel et de proposer des travaux pour la publication.

Les intersections pourront se prêter concours entre elles pour organiser des forums, des débats, des controverses sur des questions d’actualité concernant des problèmes de société, des questions éthico-politiques et juridiques posées par les nouvelles technologies, les manipulations génétiques, l’ingérence d’un État dans la vie politique d’autres États et les nouvelles juridictions internationales, la terreur sous toutes ses formes et les nouvelles pratiques de la guerre. En faisant appel aux plus hautes compétences dans les domaines auxquels la psychanalyse est appelée à confronter le savoir qu’elle acquiert sur les déterminations inconscientes de la vie individuelle, sociale et politique, elle aura à cœur de préserver la singularité irréductible de son discours et de sa pratique.

III. — Fonctionnement

Les directeurs de projets pour chacune des intersections seront choisis par un Comité scientifique chargé 1. — de coopter les différents chercheurs dont la compétence lui paraîtra la plus à même de mettre en œuvre un programme de recherche et d’enseignement correspondant aux objectifs définis 2. — d’examiner sur dossiers les propositions qui lui seront soumises en fonction de leur consistance, de leur rigueur et de leur cohérence avec le principe régulateur de l’Institut.

Pour les directeurs de projets qui sont déjà membres de l’Enseignement supérieur, des délégations partielles pourront être demandées auprès des universités. Une partie de leur charge d’enseignement pourra alors s’exercer au sein de l’Institut. Des collaborations et conventions pourront être établies avec des projets issus aussi bien des associations psychanalytiques reconnues que des universités, du Centre National de Recherche Scientifique, de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales ou de l’École Pratique des Hautes Études. Ces conventions seront ouvertes à des institutions étrangères pour lesquelles les étudiants pourront obtenir des crédits. La participation à un projet pourra être intégrée à la formation dispensée dans les associations psychanalytiques.

L’ensemble des Directeurs de projets (5 pour chacune des 10 intersections) constituera une Assemblée collégiale (composée de 50 membres) qui élira un Conseil chargé de veiller aux orientations de l’Institut, à la qualité des activités qu’il soutient et au bon fonctionnement de ses intersections.

Un principe de non-sédentarité des directeurs de projets devrait en assurer le renouvellement périodique. Tous les cinq ans par exemple. Tous ceux qui auront exercé cette fonction pourront devenir des Amis de l’Institut auxquels il pourra être fait appel pour l’organisation des séminaires, forums et publications.

Il va de soi que pour la plupart des intersections les psychanalystes travailleront en collaboration avec des chercheurs venus d’autres disciplines qui comptent avec la psychanalyse de telle manière que leur recherche en porte l’empreinte.

Les activités de l’Institut s’exerceront dans toutes les régions où leur implantation sera possible et feront appel à des chercheurs venus de l’étranger. Plusieurs pays de la communauté européenne s’associent d’ores et déjà à cette initiative pour mettre en œuvre le projet déjà formulé par Freud, qui n’a été à ce jour que partiellement ou épisodiquement réalisé, afin que la psychanalyse acquière aujourd’hui le plein statut qui devrait lui être réservé.

René Major


Historique

Les activités de l’IHEP ont débuté en février 2003 avec le débat entre Jean Baudrillard, Jacques Derrida et Alain Gresh à la veille de l’intervention en Irak. Le débat avait pour thème « Pourquoi la guerre ? », en reprise de l’échange entre Einstein et Freud en 1933. Il s’est tenu à la Maison des Cultures du Monde.


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