Sauvagnat François

Énonciation et localisation
Document du mercredi 4 octobre 2017

par  Manuel Pérez Rodrigo

Parmi les points limites où se différencient psychanalyse et linguistique, un s’affirme avec une particulière brutalité : la localisation. Cette question est clinique ; mais elle s’impose tout autant dans un domaine auquel nous ne saurions échapper, celui des réseaux sociaux. Le caractère immaîtrisable de l’ »information » tient en effet moins à la possibilité de créer des rumeurs « virales » qu’à l’effet de panique créé par l’incertitude de leur origine.
L’échec des tentatives de convergence entre psychanalyse et linguistique – par exemple l’idée selon laquelle la psychanalyse lacanienne aurait été intégrable dans un projet structuraliste, qui maximise le hiatus entre symbolique et imaginaire au point de proposer de mettre un terme à l’anthropologie kantienne (M. Foucault), brise la continuité du récit, ouvre sur le « post-moderne » —, tient probablement moins à la question des pulsions qu’à celle de la localisation de l’énonciation.

Du point de vue linguistique, le problème de l’énonciation se réduit semble-t-il à cinq types de questions : quelles sont les places des interlocuteurs dans l’énonciation ? Comment situe-t-on l’énonciation du point de vue temporel ? Quelle situation spatiale ? Quel mode est utilisé – indicatif, conditionnel, subjonctif, impératif, optatif, fréquentatif, etc. ? S’agit-il de discours direct ou non ? En règle générale, une de ces questions seulement concerne la localisation – sans qu’on exclue bien entendu une certaine connexion nécessaire à d’autres dimensions (notamment chez Gustave Guillaume).

Du point de vue psychanalytique, la question de l’énonciation renvoie avant tout à un point de fragilité absolue, là où l’attribution du discours est nécessairement de l’ordre du semblant. Une incertitude qui se reflète précisément dans les modes de possession du corps propre : oscillant entre montage imaginaire et gouffre de la jouissance. Cette incertitude, pour J Lacan (D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose), trouve son expression la plus nette dans le statut des pronoms personnels, et nous avons suggéré que ceci supposait pour lui une antinomie entre nomination et shifters allant bien au-delà de ce que suggèrent la plupart des linguistes. En effet, la distinction entre personnaison subtile et étoffée (Damourette et Pichon), si elle représente un progrès par rapport à la théorie benvenistienne des antonymes, est loin de pouvoir rendre compte, par exemple, de l’impossibilité pour une proportion notable de sujets autistes et psychotiques de se faire représenter par des pronoms personnels.

Nous avons, précédemment étudié la façon dont les places d’interlocution retentissent sur l’énonciation, en notant à quel point tout un pan de la théorie freudienne, celui des pulsions, était dépendant des débats sur les impersonnels. Mais si nous nous tournons maintenant vers les élaborations de J Lacan, nous constatons qu’un phénomène central régit son abord de l’énonciation, celui de la localisation. Ceci est imposé par le rôle central de deux paradigmes : celui, très présent dans ce qu’on a appelé la troisième époque de la psychiatrie française , des hallucinations verbales ; celui venu de la seconde topique freudienne, du surmoi comme « voix ». Or dans un cas comme dans l’autre, la question du lieu d’où surgit l’énonciation est crucial :

Comparons :
1)—Exemple de « voix du surmoi » selon Lacan (Kant avec Sade) « J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque… »
2)— Exemple d’hallucination selon Lacan (Le séminaire III : les psychoses) « Truie ! »
Dans le premier cas, la brutalité de l’énonciation est liée à l’arbitraire de sa possibilité, c’est-à-dire l’impossibilité de la limiter en un lieu localisé : dans la République proposée par Sade, c’est en effet le droit exorbitant octroyé à « quiconque », shifter absolu, écho ironique de la dignité du « citoyen » dans lequel les systèmes des Etats se sont fondus.
Dans le second cas, l’insulte hallucinée, sous une forme syntactiquement minimale, prend toute sa force de l’indétermination du lieu d’où elle est proférée, la patiente ne l’attribuant à un voisin que comme solution instantanée… à l’absence de limites qu’elle ressent dans son corps.
Il s’agira pour nous, dans ce séminaire, de repérer les différents modes par lesquels ce qui empêche la localisation, soit les shifters, trouve à se compenser, et notamment par une logique pulsionnelle.
Nous comparerons les divers moments de dépersonnalisation provoqués par de tels mécanismes à leurs équivalents dans le domaine des nouveaux réseaux sociaux.

Références :
Benveniste E. Problèmes de linguistique générale’’ (1966-1974)
Bühler K. Sprachtheorie , Jena : Fischer, 1934
Sauvagnat F : « Pulsions dans le langage et langage des pulsions », in Revue d’Etudes Françaises,n° spécial en l’honneur d’Ivan Fonagy, Budapest, n°3 1998, p 63-78
Sauvagnat F : "Fatherhood and naming in J Lacan’s works« , in The symptom, Online Journal for Lacan.com. http://lacan.com/fathernamef.htm, 2003.
Sauvagnat F :Note sur le dialogue entre E Benveniste et J Lacan concernant la question de l’énonciation, conférence au Colloque en l’honneur d’E Benveniste ( Conférence CONSILA, ENS, 4 juin 2008).
Sauvagnat F : Remarques sur les rapports entre N Chomsky et J Lacan, in Revue Internationale Langage et Inconscient, N°3, Janvier 2007, p. 102-120.
Sauvagnat F : Hallucinations psychotiques et énonciation in La voix, dans et hors la cure, N° thématique, revue Psychologie clinique, n°19, 2005, p 93-125.
Sauvagnat F : Psychanalyse et linguistique : le surmoi et la question de l’énonciation chez J Lacan, à paraître dans les actes du colloque de Cerisy : Freud et le langage, septembre 2007.
Sauvagnat F : Biologisation du langage ou arbitraire du signe ? in Assoun PL et Zafiropoulos M (dir) Psychanalyse et sciences sociales:universalité et historicité, Ed Anthropos (2005) p 203-228.
• Sauvagnat F. : « Phénomènes élémentaires et fonction de l’écrit », in Quarto, Revue Freudienne de Belgique n° 68, octobre 1999, p. 39-44.
• Sauvagnat F. : « Sur la difficulté du repérage des phénomènes élémentaires chez les enfants », in Déclenchement et non déclenchement dans les psychoses, Section Clinique de Rennes, 1999-2000, ouvrage collectif, p. 33-60.
• Sauvagnat F. en collaboration avec Sauvagnat R. : « La question de l’inexistence du corps : à propos du vitalisme », in Trames, actualité de la psychanalyse, n° 30-31, avril 2001, p. 151-167.
• Sauvagnat F. : « Det ubevidse er kroppen », in De fire grundbegreber — om Lacan : “Psykoanalysens fire begreber” (« L’inconscient c’est le corps », in Les quatre concepts fondamentaux — à propos des quatre concepts fondamentaux de J. Lacan ; en danois) éd. Rasmussen R. et Thambour T., Forlaget politisk revy, Koebenhavn, 2002, p. 55-79.
• Sauvagnat F. E. Pichon et J. Lacan : une tentative d’état des lieux des influences, convergences et divergences, in actes du colloque de Cerisy-la-Salle, Damourette et Pichon, sous la direction de Michel Arrivé, ed Lambert-Lucas 2010, p. 285-299.
• Sauvagnat F. : « Position actuelle de la question des hallucinations chez les enfants psychotiques », in Les enjeux de la voix en psychanalyse, dans et hors la cure, ouvrage collectif, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 59-84.
• Sauvagnat F. : « Body structure in autistic and psychotic children », in Helena de Preester & Veroniek Knockaert (eds) “Body image and body schema”, John Benjamin Publishing Co, Advances in Consciousness research 62 (2005), p. 153-172.
Sauvagnat F:Lalangue maternelle étrangère : la différence des langues comme lecture de la différence des sexes, in Trames, Actualités de la psychanalyse, 34-45, 2004, p. 27-38