Maryan Benmansour

Fragmentaire – le corps en poétique Lectures de Maurice Blanchot
Document du lundi 17 octobre 2016

par  Manuel Pérez Rodrigo

Fragmentaire – le corps en poétique
Lectures de Maurice Blanchot

— Le mot « corps », son danger, combien facilement il donne l’illusion qu’on se tient déjà hors du sens, sans contamination avec conscience inconscience. Retour insidieux du naturel, de la Nature. Le corps est sans appartenance, mortel immortel, irréel, imaginaire, fragmentaire. La patience du corps, c’est déjà et encore la pensée.
L’écriture du désastre, Éd. Gallimard, 1980.

Un tel énoncé condense une série d’enjeux déterminants pour la poétique.

Les récits et les textes de Maurice Blanchot sont en effet peuplés de personnages fatigués, souffrants, agonisants, sans intériorité ni extériorité. Leurs corps sont errants, fantômes, réduits à une propriété partielle : œil, mains, visages, voix, noms. Ils surgissent au gré des scènes, disparaissent, reviennent sans que la trame narrative ne leur donne une unité ou une épaisseur « psychologique ».
Selon Françoise Colin, le thème du corps, « est dans cette œuvre tout à la fois majeur et dissimulé »1 et « le cadavre éclaire le statut du corps »2. Mais de quel corps est-il question ici ? Et s’agit-il seulement d’un thème ?

Pour nous, il ne s’agit pas d’une thématique, mais d’une pratique poétique des corps fragmentaires.
Afin de penser cette fragmentation, nous supposerons que les corps se divisent en trois lieux : les corps des personnages ; les corps de l’écriture ; les corps des lecteurs.
Nous poursuivrons notre hypothèse en affirmant que les corps ne s’unifient que de leur impossible conjonction, toujours repoussée. Le corps propre (la chair, au sens phénoménologique) est alors déchiré par l’opération d’écriture sans jamais pouvoir se reconstituer ni comme unité et ni comme origine. Du corps survient mais son surgissement est sans cesse différé, en des points de passage où il ne cesse de se fragmenter.
S’il en est ainsi c’est que le signifiant en soi n’existe pas : il n’apparaît que dans sa fonction d’échange3 et l’écriture littéraire est une tentative pour le faire circuler en lui donnant des corps.

A partir de cette hypothèse nous tenterons de montrer comment la production littéraire s’articule à la réception, comment les corps littéraires vont à la rencontre des corps des lecteurs. Et pour cela, nous nous proposons de lire non seulement des textes de Maurice Blanchot mais de comparer les dispositifs qu’ils mettent en œuvre avec les tentatives respectives de Georges Bataille et Samuel Beckett pour impliquer les corps dans l’écriture littéraire.

1 - F. Colin, Maurice Blanchot et la question de l’écriture, Le Chemin, Éd. Gallimard, 1971, p. 132
2 - Ibid. p. 129
3 - « Le signifiant n’existe pas en soi, mais dans des relations (métonymiques) et des rapports (métaphoriques) d’échange. Il est fonction d’échange. » René Lew, Politique du corps et de l’écriture, Lysimaque, 2015, p. 145


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