François Sauvagnat

ACTE ET NOMINATION
Document du lundi 17 octobre 2016

par  Manuel Pérez Rodrigo

ACTE ET NOMINATION

François Sauvagnat et divers linguistes et psychanalystes

10 janvier, 14 février, 14 mars, 11 avril, 16 mai

Un point d’articulation particulièrement crucial, dans les complexes rapports entre psychanalyse et linguistique, a incontestablement été comment chacun de ces domaines envisage la question de l’acte.

En linguistique , on considère souvent qu’elle serait apparue dans les années 1960, notamment par le dégagement de la « pragmatique » telle que conçue par Searles et Austin, en tant qu’ils isolent deux fonctions, illocutoire et perlocutoire impliquant des degrés dans la réalisation sociale d’un acte de langage (How to do things with words, comme s’exprimait Austin). Lorsque E Benveniste discute les travaux de l’Ecole d’Oxford, en 1963, il s’est déjà penché sur une question analogue, celle des « verbes délocutifs » (1958), qui , comme le « salutare » ou le « salvere » , latin, transforment en verbe une formule dont la valeur de bénédiction était évidente.

Ce qui nous renvoie à un fil discret mais constant, chez Benveniste, celui tendu par la distinction euphénie/blasphémie dans un article aussi bref que mémorable.

Il est notable que la pragmatique, telle qu’infléchie par l’Ecole d’Oxford, a trouvé des applications particulièrement visibles dans les travaux sur le genre et les recherches post-coloniales, attentives aux « performances » dans un milieu culturel où l’humanité était convenue dans des formes restrictives, en dépit de ses apparences « libérales ». On sait que ces courants des « French studies » ont fait un large usage de notions psychanalytiques, comme possible antidote au caractère monodique des paradigmes évolutionnistes qui localement dominent, et à leurs implications politiques et sociales.

L’entraînement proposé par ces courants, de la notion psychanalytique d’énonciation sur le terrain de la pragmatique n’a toutefois pas été sans malentendus. Et ceci d’autant plus que la pragmatique parlait très volontiers de « performances » où la question de la nomination venait volontiers au premier plan.

Alors que la pragmatique s’inquiétait avant tout de conditions de vérité nécessaires à l’exactitude de la référence, la psychanalyse prêtait aux termes « acte » et « nomination » des sens fort éloignés.

n L’acte y oscille en effet entre le miracle du désir ( en passant par le génie surgi de la lampe, dont on se demande comment l’y faire rentrer) et l’échec « structural » du rapport sexuel, y compris à travers ses réalisations délirantes « immotivées » ; bref, la notion de « performance » y est bien moins présente que les sens théologiques du terme « actus » , dont ils faut rappeler que la traduction française classique était… « passage à l’acte »

n La nomination , loin de se laisser harnacher de simples désignations (Stuart Mill) ou d’inscriptions dans le code (Jakobson) garde toujours , au-delà de la référence possible à l’idéal, quelque chose de l’insulte, du pulsionnel. A ce titre, elle n’est pas seulement condition de l’existence sociale d’un individu ; selon les termes freudiens, qui envisagent le corps comme structuré à partir des pulsions, elle est également condition de l’existence du corps.

Il est sensible que l’un soit irrémédiablement conditionné par l’autre – pas de nomination sans acte, pas d’acte véritable qui n’ait de conséquences nominatives, dans la vie d’un sujet.

Il est également évident que l’impact de plus en plus massif, à partir du projet cybernétique, des technologies de l’information nous a rendu de plus en plus sensible la puissance des enchaînement signifiants sur le fonctionnement des machines nous organisent et désormais nous accompagnent en structurant nos perceptions les plus intimes. Sans que ceci ne modifie les modalités de nos rapports subjectifs ou symptomatiques au signifiant. La répartition proposée par J Lacan, en 1963 entre l’inconscient, la répétition, le transfert et la pulsion, comme analogues du contingent, du nécessaire, du possible, de l’impossible, n’ont que faiblement trouvé à se modifier par l’intrusion toujours plus intense de nos machines, y compris dans les programmes psychothérapiques par ordinateurs.

Nous nous concentrerons sur la façon dont J Lacan thématise précisément la notion de l’ »acte » et de la nomination à partir de la fin des années 1950, en confrontant les propos de l’Ecole d’Oxford aux exigences propres du sujet de l’inconscient.

Références :

Austin, JL : How to Do Things With Words. Cambridge (Mass.) 1962, paperback : HarvardUniversityPress,2ndedition,2005,ISBN 0-674-41152-8.

Benveniste E. La blasphémie et l’euphémie, in ‘’Problèmes de linguistique générale’’ (1966-1974, volume 2)
Searle, John R. (1975), “A Taxonomy of Illocutionary Acts”, in : Günderson, K. (ed.), Language, Mind, and Knowledge,(Minneapolis Studies in the Philosophy of Science,vol. 7),UniversityofMinneapolisPress,p. 344-69.

Bühler K. Sprachtheorie , Jena : Fischer, 1934

Sauvagnat F : « Pulsions dans le langage et langage des pulsions », in Revue d’Etudes Françaises,n° spécial en l’honneur d’Ivan Fonagy, Budapest, n°3 1998, p 63-78

Sauvagnat F : "Fatherhood and naming in J Lacan’s works« , in The symptom, Online Journal
for Lacan.com. http://lacan.com/fathernamef.htm, 2003.
Sauvagnat F :Note sur le dialogue entre E Benveniste et J Lacan concernant la question de l’énonciation, conférence au Colloque en l’honneur d’E Benveniste ( Conférence CONSILA, ENS, 4 juin 2008).

Sauvagnat F : Remarques sur les rapports entre N Chomsky et J Lacan, in Revue Internationale Langage et Inconscient, N°3, Janvier 2007, p. 102-120.

Sauvagnat F : Hallucinations psychotiques et énonciation in La voix, dans et hors la cure, N° thématique, revue Psychologie clinique, n°19, 2005, p 93-125.

Sauvagnat F : Psychanalyse et linguistique : le surmoi et la question de l’énonciation chez J Lacan, à paraître dans les actes du colloque de Cerisy : Freud et le langage, septembre 2007.

Sauvagnat F : Biologisation du langage ou arbitraire du signe ? in Assoun PL et Zafiropoulos M (dir) Psychanalyse et sciences sociales:universalité et historicité, Ed Anthropos (2005) p 203-228.

• Sauvagnat F. : « Phénomènes élémentaires et fonction de l’écrit », in Quarto, Revue Freudienne de Belgique n° 68, octobre 1999, p. 39-44.

• Sauvagnat F. : « Sur la difficulté du repérage des phénomènes élémentaires chez les enfants », in Déclenchement et non déclenchement dans les psychoses, Section Clinique de Rennes, 1999-2000, ouvrage collectif, p. 33-60.

• Sauvagnat F. en collaboration avec Sauvagnat R. : « La question de l’inexistence du corps : à propos du vitalisme », in Trames, actualité de la psychanalyse, n° 30-31, avril 2001, p. 151-167.

• Sauvagnat F. : « Det ubevidse er kroppen », in De fire grundbegreber — om Lacan : “Psykoanalysens fire begreber” (« L’inconscient c’est le corps », in Les quatre concepts fondamentaux — à propos des quatre concepts fondamentaux de J. Lacan ; en danois) éd. Rasmussen R. et Thambour T., Forlaget politisk revy, Koebenhavn, 2002, p. 55-79.

• Sauvagnat F. : « Position actuelle de la question des hallucinations chez les enfants psychotiques », in Les enjeux de la voix en psychanalyse, dans et hors la cure, ouvrage collectif, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, p. 59-84.

• Sauvagnat F. : « Body structure in autistic and psychotic children », in Helena de Preester & Veroniek Knockaert (eds) “Body image and body schema”, John Benjamin Publishing Co, Advances in Consciousness research 62 (2005), p. 153-172.

Sauvagnat F:Lalangue maternelle étrangère : la différence des langues comme lecture de la différence des sexes, in Trames, Actualités de la psychanalyse, 34-45, 2004, p. 27-38


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